17 janvier 2012

9. L'inventaire des différences

Tout est resté semblable, mêmes façades d'immeubles, même quiétude souveraine, et pourtant un million de choses ont dû changer au fil des années qui se sont écoulées entre la dernière fois que j'ai emprunté cette rue et ce matin.

La démarche est la même, mes pas sont toujours ceux d'un conquérant de papier ; le mécanisme intérieur n'a rien à voir. Les stratégies sont devenues obsolètes, il est temps que j'exploite l'or qui s'est déposé à mes pieds, entre mes mains, à mon cou. Faut que je me blinde. Plus intelligemment.

Je me dis des trucs comme ça en descendant sous un ciel matinal gris et bas vers cette chambre. Je ne veux pas dire pourquoi j'y retourne, je ne veux même pas le savoir. Je ne veux pas savoir si cela est une bonne chose ou non, c'est juste le truc à faire. Une sorte d'escale. Ni plus ni moins. C'est pas un plaisir, ni un mal infligé.

Lorsqu'il ouvre la porte, c'est lui - pas de doute ! Je le reconnais immédiatement. Forcément, il a vieilli, mais impossible de savoir de quelle façon pour le moment. D'ailleurs, mes souvenirs de lui sont peut-être trop flous pour faire l'inventaire des différences. J'avais retenu un air, une façon d'habiter le sol et le volume de l'endroit, une position quant à la lumière. Rien de tangible, de comptable.Il a  ce sourire dérisoire entre nonchalance et noblesse décadante qui tranche avec son regard perçant et percutant. Il est à moitié habillé. Un T-shirt H&M défait, et un calebut pas mieux. C'est l'hiver, mais derrière lui j'apperçois son appartement baigné d'une lumière de mois de juin.

Nous parlons peu, peut-être parce qu'il y a ces questions qui viennent tout-à-coup se briser à nos retrouvailles. Quelles sont nos brisures, les histoires qui nous ont bousculés ces quatre dernières années ? Allons-nous nous reconnaître ? Peut-on réveiller des histoires comme celle-ci, impunément comme un chien déterre un os dans le fond du jardin ? Saurons-nous ne pas confondre ce que nous avons connu avant-hier et connaitrons aujourd'hui ?

Je ne sais plus comment avancer. Je ne sais plus comment j'ai envie d'avancer. Alors je reste planté devant lui, en espérant que mon sourire se voit sur ma figure.

- Bon, allez viens.

Ce sont les trois mots, les trois seuls mots dont j'ai besoin, que je suis sans doute venu chercher. Bon, allez viens, c'est tellement plus puissant que ces conneries de poèmes, de promesses. Tellement plus courageux. Ça, c'est suffisant et utile. Il y a aucune promesse, mais il y a l'envie qui s'y est fait une place.

Après l'intimité, l'anatomie, nous partageons notre première cigarette de la journée en écoutant Bill Evans. Je voudrais me rendormir ici, dans ce lit. Il ne l'a jamais proposé, mais je sais qu'il ne dirait rien. Sauf que l'idée de finir par squatter ce terrier, de laisser une empreinte ici, d'être plus qu'un passage du vent me fout la trouille. Parce que ce serait agréable.

Alors je prends une douche, je m'habille, je lasse mes chaussures. Entre temps, il a changé de disque. Il me regarde faire une autre clope au bec, je le vois du coin de l'oeil. Je lui vole une taffe, avant de l'embrasser maladroitement et partir furtivement. Je remonte la rue, l'air est frais. Etc. Il n'a rien proposé, mais il en aurait eu envie je le sais. Je l'ai lu dans sa retenue. Je sais lire à présent les envies qui ne se disent pas à voix haute. Je ne suis plus sourd, mais toujours incapable de mener un dialogue durable. Tout change, mais certaines choses demeurent.

Posté par timju à 12:16 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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