21 janvier 2012

10. Entre les bars

Vendredi, le soir était tombé depuis un moment déjà et je songeais à enfiler un jogging indigent que d'habitude je refuse de porter quelle que soit l'occasion. Mais je ne voyais pas ce qui pouvait bien m'arriver ce soir-là, aucune envie de prendre l'initiative, d'ameuter autour de moi à coups de textos.

Pourtant, j'avais faim, soif. L'animal sommeillait ; l'appétit était immense mais en force silencieuse. Voire boudeuse.

 

Je ne voyais pas ce qu'il pouvait bien se produire, mais j'ai décidé de sortir quand même. Et puisqu'il n'y aurait personne, puisque je serais un simple promeneur solitaire, presque invisible, il n'était pas nécessaire de me peigner, de coordonner le code couleurs de mes vêtements. Je suis sorti en étant aussi assorti qu'une paire de chaussettes dépareillées, avec le sentiment  étrange d'être bien dans mes basques.

Au début, l'apréhension était là, sous mes semelles, grinçant à chacun de mes pas. Un homme seul, dans les rues, un vendredi soir, c'est louche. Il fallait que je le fasse ainsi, pas moyen d'y couper si je voulais me réapproprier ma liberté, mon histoire. Cet étrange avenir, cette ambition latente que je désire plus que toute autre chose au monde. Je ne serai que ce que j'étais. Ressortir en quelque sorte de la jupe de mes amis, des clous, des agendas remplis, et entrer dans la foule en étant à poil.

Être seul pour ne plus confondre l'amitié et la crainte de l'ennui ; le bonheur de la compagnie et l'ivresse pour oublier qui on est et qui on n'est pas.

 

A travers la ville, j'ai mené une longue promenade de pentes en pentes, à fil des rues. Entre les bars dans lesquels je ne m'arrêtais pas, même pour m'y réchauffer. Il y avait des gens, des jeunes, des trentenaires, des vieux, seule constante : personne n'était seul. Ça allait en couple, en duo, en trio, en groupe. Jamais seul. J'ai envié, tout en trouvant ça étrange. A-t-on fini par être condamné à être seul, ou en compagnie ? Le doute s'ouvrait, mais au fil de ma balade anonyme il disparaissait.

 

C'est en passant devant le Great Escape que j'ai réalisé que le froid m'avait suffisamment usé pour que je décide à retourner dare-dare auprès de mon radiateur et mon toaster. Mon escapade était donc à l'heure du retour et je  me souvenais tout-à-coup qu'il y a presque autant de choses à voir depuis l'endroit où nous nous trouvons à un instant qu'à travers le monde au même moment. Puis j'oubliais et continuais à marcher quand mon soir, sans pour autant tomber de sa chaise, a été bousculé. Gentiment, pour rien, juste par le hasard. Le geste d'une main m'appelait auprès d'un ami. Un détour de dernière minute, qui ne devrait pas en prendre davantage.

David, derrière le bar, m'avait fait signe d'entrer. Nous nous sommes posté à l'entrée du restaurant, devenu ces derniers mois ma cantine, et avons fumé une clope. Nous avons parlé un peu. Quelques taffes plus tard, j'étais assis à une table avec des gens que je ne connaissais pas, à fêter l'anniversaire d'un type que je ne connaissais pas plus.

Le hasard m'avait poussé ici. Au début, j'étais timide j'essayais de comprendre, j'écoutais attentivement les histoires, les parcours qui étaient contés. Et au fur et à mesure que la nuit repoussait ses tranchées, je devenais plus affable. Nous vidions des litres de bière tranquillement. Alex a eu vingt-huit ans, puis j'ai décidé de rentrer. Le froid, toujours le même vent froid courait les rues. Mais j'étais réchauffé quand je repensais au déroulement de cette soirée. J'avais le sentiment d'avoir été embarqué sur un cargo, repêché à la dernière minute. La traversée avait été belle, inspirante, bête comme cul.

Il y avait eu de la lumière alors je suis entré.

Et puis, il  y avait eu de la bière, des rires, et des histoires nouvelles, alors je suis resté.

En arrivant chez moi, finement ivre, il me revenait cette phrase de Guillaume Dustan que j'avais lu tout aussi alcoolisé sur un quatrième de couverture lors d'une fête quelques soirs plus tôt :

La nuit tout est plus simple. La nuit est libre. On ne sait jamais ce qui va se passer. Mais il arrive toujours quelque chose. Il suffit de tenir le coup."

C'était là, logé quelque part dans ma mémoire pour m'aider à comprendre que j'avais entrepris des travaux de démolition et de reconstruction de mes modes de vie. Que je suis mort un jour de tout cela, et que ma renaissance c'était tenir le coup, tenir tête à l'ennui et le vide apparent. Parce que derrière, il y avait la surprise qui ne s'obtient que dans une certaine liberté de mouvements.

Posté par timju à 17:27 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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