03 mai 2012

11. le rond point

Le bar donne sur un rond point. J'observe le bal des voitures défiler en attendant que quelque chose enfin désobéisse, mais les voitures passent. J'observe longuement à la fois le regard perdu, et fasciné. Ce spectacle redondant est une jolie métaphore de l'existance que je trimballe comme deux bout d'bois et à laquelle j'ai imposé un temps d'arrêt.

Plus tôt dans l'après-midi, j'ai tremblé devant le type qui me vend mes clopes et que j'aime beaucoup. Enzo, un solide gaillard aux allures pas très fines mais qui se révèle être un garçon adorable, chaleureux et bienveillant. Devant lui, en lui tendant la monnaie, j'ai senti le sol dire bye bye. Il a demandé si ça allait, j'ai secoué la tête en le regardant droit dans les yeux, je crois.

Alors il m'a offert un café. Et nous nous sommes assis devant son tabac lotto presse. J'ai alumé une Lucky, on a gardé le silence pendant deux ou trois minutes avant qu'il ne le fende et donne des couleurs à cette journée :

– Tu sais, quand t'es dans un rond point depuis un quart d'heure, le mieux c'est d'en sortir. Ça mène à rien un rond point.  T'iras nulle part si tu continues comme ça.

La rue était calme, l'air agréable. J'ai rien dit, juste planté un peu plus durement mon regard sur mes pompes bien lacées sans oser prononcer la question qui tapottait dans ma tête. Mais apparemment, il lit dans les pensées, car il a poursuivi :

- Tout, même le meilleur, même le plus prestigieux et même le plus raisonnable, peut être un rond point. Change. Ne reste pas.

- Je ne sais pas où aller. Je ne sais pas comment y aller. J'ai les j'tons.

- Reste alors.

- Non, plutôt crever. D'ailleurs c'est ce qui se passe en ce moment. Je creuse ma tombe.

Chaque jour, je vais. Tambour battant, je vais. Mais je vais seulement creuser ma tombe. La seule chose que j'attends de ma vie en ce moment, c'est de me faire jarter par une bagnole -si possible une Lexus noire plutôt qu'un bus - en traversant la rue. Je ne parviens plus à voir mes amis et à en profiter comme il se doit. Je suis absent. On me parle, j'entends rien. On m'embrasse sur la joue, on me serre dans les bras, je ressens surtout un immense vide. Alors dans les discussions, je ne parviens pas à m'imposer, ça m'est devenu égal, de second rang. Je creuse ma tombe quoiqu'on en dise, quoique je prétende.

Alors oui, dans ce bar, entre deux cafés napolitains, je sens que regarder les voitures est la meilleure chose à faire. Regarder les voitures et commencer à tracer sur une feuille de papier les plans les voies par lesquelles je quitterai ce rond point. Je vais me faire la belle. En tout cas, une vie un peu meilleure.

Posté par timju à 23:59 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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