07 mai 2012

12. Alain Souchon

Le ciel est très bleu, les feuilles des arbres sont vert tendre, le soleil réchauffe cette boite. Pause de midi et tout le monde bouffe encore sa gamelle comme un seul homme. Fumer une clope, se maintenir à distance pour ne pas finir fou. Ou pire : se laisser aveugler par les murs blancs, les couloirs silencieux. Les écouteurs sur les oreilles, Alain Souchon, je n'avais pas remarqué l'homme. Il est assis sur un bloc de béton, les yeux fermés et les jambes tendues devant lui comme pour mieux recevoir les rayons bienveillants du soleil à son zénith.

- Bonjour.

- Bonjour.

Y. est portuguais, des orgines capeverdiennes. Il porte des godasses de sécurité, un futal d'ouvrier aux larges poches sur le coté, et un vieux pull délavé d'où quelques tâches de peinture ne partiront jamais. Peu importe le nombre de lavages. Je m'assieds à coté de lui. Et ressors pour l'occasion une clope. Son français hésite comme quelqu'un qui marcherait de nouveau après un profond coma. Ça me rappelle mon allemand des premiers jours à Berlin. Sur son visage, on lit toute la concentration du monde pour retrouver tout ce qui bâtit une phrase. Rechercher la grammaire, les verbes, la conjugaison. Il y a, aussi, ces ombres de passage qui crispent les muscles de son visage ; elles naissent de la frustration de ne pas pouvoir dire tout ce qu'il pense, exactement comme il le pense. Cette force qui pousse à l'humilité de ne parler que dans le plus simple appareil. Mais le soleil demeure un miracle. Et puisqu'on se comprend…

Y. partage un petit appartement avec sa soeur. Arrivé il y a quelques semaines en Suisse, il était comptable d'une grande société à Lisbonne. Son salaire a été brûlé au point d'en devenir humiliant. Et puis, il dit que ce travail permettra de mettre de l'argent de coté. Et puis, on parle de littérature. Je ne sais plus très bien.

Tout à coup, je comprends à sa façon de me regarder, de parler que je suis le premier qui lui a dit bonjour. Ici, on ne lui pardonnera jamais d'être en bleu de travail. Il restera un immigré, même pour ceux qui manifestent, veulent changer le court des choses, les types de droite à gauche. Il y aura ce petit mouvement du regard, chez la plupart, visant à l'effacer du champ de vision. Non par méfiance. C'est encore pire que cela, je crois.

C'est même pas un réflexe. C'est même pas une affaire politique. C'est l'effet boy scout, fourmilière. Cette loyauté, cette croyance qu'il faut avancer à rythme soutenu, à bouffer en cantine, régler comme un ptit soldat. Tout ce qui constitue à revêtir les costumes d'une vie d'adulte. Ce costume qui tout à coup fait voir les autres selon le costume qu'il porte, celui d'un technicien de surface invisible.

Evidemment, ça aurait pu se passer autrement. Y aurait pu se révéler chiant comme un cours de droit public. Mais un être humain, sans son uniforme, est comme les astres, une sorte de petit miracle.

Posté par timju à 23:02 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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