02 juillet 2012

13. Ses yeux dorés

Un après-midi de semaine. Un après-midi sous la canicule. La torpeur cloue au sol. Mais sans crier gare, alors que cette journée ne promettait rien, un inconnu dans un bistrot m'a offert un café. Alors sur cette terrasse devant nos tranches de gateaux au chocolat, devant nos cafés, nous avons filé la conversation à deux voix. Sans début, sans queue ni tête, sans présentation. D'ailleurs en y repensant, je m'en rends compte que je n'ai même pas pensé à lui demander son prénom. De lui, je ne connais que deux ou trois détails. Il n'est pas très grand, il a des jolis yeux dorés, il aime les patisseries, il est ingénieur et musicien. Il fréquente le même parc que celui où je vais dès qu'il ait beau. Et il porte des tongs… Sauf qu'à lui les tongs ça va, ça ne fait pas plouc comme aux autres.

Nous nous recroiserons ou pas. Peu importe. Je serai distraitement attentif en marchant dans la rue, en passant dans les parages. En me demandant si lui, de son coté, c'est pareil. Mais peu importe. C'était bien, fluide, et connecté à autre chose que ce bitume qui nous entoure partout. Oui, c'était l'un de ces moments. L'une de ces rencontres qui arrivent par hasard bien qu'il n'existe jamais vraiment. L'une de ces rencontres où le langage se délie avec la facilité des étés méditerranéens, où le regard s'élargit sur un monde nouveau. Bref, j'y ai rien compris, sauf que c'était une chance. D'être là avec lui. A parler comme ça de toute sorte de choses, sans début, sans figure imposée, ni passage obligé.

Quelques jours plus tard, je ne peux m'emêcher de repenser à cet instant. De le raconter à qui veut bien patienter que j'aie fini de déblatérer tous les détails qui l'entourent. J'y repense et je suis attentif en marchant dans la rue en me demandant si lui, de son coté, est aussi attentif.

Mais si j'y repense ce n'est pas uniquement à cause de ses jolis bras. C'est l'enchaînement de la conversation qui revient, m'interpelle. Comme à chaque nouvelle rencontre, j'ai raconté d'où je viens. Que je suis né en Inde, quelque part dans New Dehli sans autre information. Que je suis arrivé ici, et que c'est ici que j'ai été aimé dans la chaleur. Protestante, mais la chaleur avant tout.

L'histoire est rôdée et je sais quoi dire à quel moment. Sans être blasé par ailleurs. Je la raconte parce que je le veux. J'y tiens, pour éclairer mon interlocuteur que dans mon histoire rien de ce qui m'importe et me soulève n'est réellement dû au hasard même si c'est lui qui fait tout. Pour pas qu'on puisse croire à une autre histoire qui est la mienne.

On me demande souvent si j'ai envie de les rechercher. Ma réponse demeure la même évidence: non. Je sais où se tient ma chance, où elle puise ses racines, jour après jour je trouve un peu plus ma place. Il m'a posé ces questions. Alors je lui ai raconté tout ça tout en avalant une énorme tranche de fondant au chocolat. Et moi, je ne lui ai pas demandé son prénom.

Nous sommes repartis chacun de son coté, chacun sous sa canicule. Un autre jour, par hasard, nous nous recroiserons peut-être ou peut-être pas. Mais peu importe ce moment-là était bien. Inespéré, simple comme cul. C'est tout.

Mais s'il y avait quelque chose à leur dire, ce serait du genre : Tout va bien. J'ai de la chance dans la vie, dans mes rencontres. Peut-être que vous veillez sur moi.

Alors un jour, peut-être, par hasard, sous un soleil de plomb ou sous la pluie, je lui demanderai son prénom.

Posté par timju à 01:12 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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