21 juillet 2012

14. de mots d'enfance et d'envies simples

Même si je savais qu'il travaillait encore, je suis entré dans son bureau et je me suis assis sur le canapé. Son regard s'est finalement détaché de l'écran et lui a pivoté sur sa chaise tout en étirant ses bras vers l'avant pour les détendre. Ensuite, je ne m'en souviens plus ; il y a comme un trou noir. Une amnésie, l'instant où je suis allé chercher mon courage à mains pleines comme s'il fallait extirper le coeur d'un cheval. Mais nous étions dans ce face à face où en vérité les coeurs se tiennent côte à côte.

J'ai ouvert la bouche. Ça allait peut-être tomber à l'eau, ne trouver aucun répondant, simplement se muer en dialogue de sourd. Je le redoutais, mais peu importait. Il fallait que je lui parle et s'il n'avait, lui, rien à dire, rien à demander, ou rien à conseiller c'était son problème. J'allais essayer et si ça ne marchait pas je sortirais.

J'ai commencé mon récit sans intrigue. Sans début, sans fin. Ces choses que j'avais dans la tête. Dans le coeur. Et dans l'estomac. Ces constellations que je n'osais cartographier. Ces quelques questions qui, en ce moment, habitent mon quotidien. Dont je parle souvent, avec plus ou moins d'impudance, et parfois à vide.

Je devais lui en parler, simplement pour pouvoir m'assoir et enfin ne plus les trimballer avec moi. A lui plus qu'à mes amis, tout à coup. Je ne sais toujours pas pourquoi. Peut-être parce que je redoute qu'il parte un jour sans qu'il me connaisse vraiment, sans que je sois parvenu à établir ce lien personnel et chaleureux avec lui. Sans qu'il connaisse de moi mes joies, mes préoccupations, ma manière d'aimer les gens dans la rue, sans avoir pu lui raconter les grands cadeaux du hasard, sans lui dire que je fais des choix parfois douloureux mais dont je connais les raisons. Sans qu'il sache que j'ai confiance en moi, plus que je ne le crois et le laisse entendre. Tout ça.

J'en avais envie, besoin peut-être, pour retrouver le fil de mes empreintes, et parce que je voudrais trouver un espace de repos dans cette vie à cent mille à l'heure. Je lui ai parlé parce que pour avancer, il faut à un moment reconstruire ses racines. Se les réapproprier. Parce qu'aimer c'est faire confiance, et faire confiance c'est parler. C'est ici que j'ai grandi, et ai été aimé à tout jamais. C'est dans cette maison que j'ai vu que les gens comptaient autant que son propre égoïsme, ses joies et ses peines.

Je lui ai parlé pour qu'il trouve, en moi, un fils capable d'avoir une existence faite de peinture, de livres, de rencontres, de mots d'enfance et d'envies  simples. Parce qu'après tout c'est mon père.

Et que c'est à mon tour de devenir son fils.

Posté par timju à 03:47 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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