L'AGE ADULTE

04 août 2012

15. L'amour dans la rue

Il y a plusieurs années, j'ai fait l'amour dans la rue. C'était avec un Allemand, le dernier soir du Montreux Jazz Festival pour lequel il travaillait et d'où il avait eu la bonne idée de voler deux des bouteilles de Dom Perignon prévues pour Quincy ou je sais plus qui. Son prénom : oublié. Plus jamais revu.

La nuit était bien avancée déjà, et je mettais déjà plus ou moins proprement mis la tête en contre-sens. Nous nous sommes retrouvés sur les quais en marge du festival, à l'écart de la foule, et installés sur un banc face au lac, face aux montagnes stoïques sous l'éclairage d'une lune pleine. C'est ce dont je me souviens. Nous avons bu, nous avons fumé. Nous rigolions pour un oui, pour un non. Pour rien, parce qu'il faut dans ces cas-là bien faire quelque chose. Nous disions n'importe quoi, parlions d'un verbe sans importance et décousu. En attendant que la nuit s'avance encore de quelques petits pas. La lune se promenait toujours au-dessus de l'eau calme du Léman, et la rumeur du festival se dissipait comme un feu qui expire.

Nous venions d'ouvrir la seconde bouteille de Champagne, nous venions de boire le premier verre lorsque par un simple regard vitreux et vicelard croisé il a été décidé que c'était bon quoi, on allait pas y passer toute la Saint Martin. La main dans le pantalon, premier geste. Avant de s'embrasser. La main sous la chemise avant de la dégraffer. Des mains partout, je ne sais plus. Quoiqu'il en soit c'est ainsi que nous avons commencé, sans tourner autour du pot et sans prétexte, à faire l'amour dans la rue. Puis ailleurs, au bord de l'eau et dans un jardin privé tout en s'offrant de temps en temps une gorgée de Champagne. Parce que ça ne se gâche quand même pas.

Il n'était pas le plus joli des garçons. Ça tombait bien parce que moi non plus. Mais il se déshabillait en quelques gestes. Je me souviens de la chaleur, et de l'ardeur. Des corps et des sons. De la volupté de la nuit et la fraîcheur de l'herbe. Dehors. Jusqu'aux premiers frémissements lointains du jour. Ensuite, je crois que nous nous sommes assoupis quelques instants sur un banc, l'un contre l'autre pas parce que c'était important d'être l'un contre l'autre, mais parce qu'il faisait froid, Il aurait pu foutre le camp avec mon odeur collant à son abdomen, ou l'inverse.

 

Plusieurs années après, c'est l'été, le matin très tôt, l'heure à laquelle les premiers volets de la rue s'ouvrent. Je passe une chemise à moitié sale sur les épaule, verse du lait dans mon café, prends un Alka Seltzer, j'ajoute du sucre dans ce café qu'il faut touiller touiller touiller à présent. Puis, j'essaie de mettre la main sur mes lunettes, et laisse tomber ; je m'installe sur le balcon, les écouteurs vissés aux oreilles, Ravel ou Rachmaninov. Café. Clope. Ciel bleu et vue à vouloir s'en crever les yeux tellement que c'est beau. Mon esprit balbutie ; soubresauts timides de cabri.

Ce souvenir appartient à une autre vie. Des corps, du sexe, des hommes, de la baise, et de l'amour ou l'alcool, j'ai d'autres souvenirs plus beaux et plus lumineux.

Parfois, les vies antérieures reviennent pour nous faire comprendre ce qu'on vit dans le présent. Comme le renard, une alégorie. Tout-à-coup, je lâche les armes et la pose de combat, je comprends pourquoi cette nuit-là vient frapper à la porte de ma mémoire ce matin gueule de bois.

C'est la rue. Et cette sensation de liberté qui en émane. Celle de faire des rencontres en dehors des sentiers de sa vie, de son travail, de ses milieux, de son âge, de son giron et sa ville, de ses amours, de ses amis. Celle qui laisse le choix de saisir n'importe quelle opportunité. A n'importe quelle heure, le jour, la nuit, et l'aube. Car quand on marche dans la rue, seul, il n'y a personne en qui croire. Rien à part sa bonne étoile. Au hasard.

Marcher dans la rue et dans les nuits libres. Où rien n'est prévu, mais où tout reste possible. Suffit d'attendre. Où il est permis de prendre à gauche ou à droite sans demander à personne la permission ou l'envie.  Ouvert et bien à sa place, le coeur n'est plus dans la main. Le corps entier qu'il faut changer, muscle après muscle, articulation après articulation. Les gestes à arrêter, et à réapprendre autrement. Le regard à rééduquer, le plus dur. C'est un entrainement d'athlète dans la constance de l'effort, l'opiniâtreté. Et parfois la frustration et les doutes.

Après la nuit, il m'avait raccompagné quelque part qui s'est effacé de mon esprit depuis. Nous étions ivres morts encore et à chaque pas je redoutais de dégueuler le Champagne de la veille. Il m'avait demandé si on pouvait se revoir, j'avais souri et lui avais répondu : Non. C'était bien. Mais on a pas besoin de se revoir.

Le souvenir de cette nuit se mèle à celui de la veille. Sans connaître personne, en rentrant chez moi seul, j'ai atterri à une table de vingt personnes. A écouter des histoires banales et extraordinaires, à raconter mes sempiternelles cigarettes et mes verres de vin blanc. Cette soirée d'été où j'ai fini par manger un pain au raisins avec de la tomme aux truffes et du gruyère que quelqu'un trimballait avec lui tout en sauçant une béarnaise d'une assiette vide. Cette soirée où j'ai compris que un et un ne donnent rarement plus que deux. Que deux a donné pour moi trop souvent un. Et que un est libre d'être finalement celui qu'il désire. De faire l'amour dans la rue. Ou plus proprement de profiter de cet amour qui en émane à une table d'inconnus plus ou moins connus. Que c'est par là que ça commence.

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21 juillet 2012

14. de mots d'enfance et d'envies simples

Même si je savais qu'il travaillait encore, je suis entré dans son bureau et je me suis assis sur le canapé. Son regard s'est finalement détaché de l'écran et lui a pivoté sur sa chaise tout en étirant ses bras vers l'avant pour les détendre. Ensuite, je ne m'en souviens plus ; il y a comme un trou noir. Une amnésie, l'instant où je suis allé chercher mon courage à mains pleines comme s'il fallait extirper le coeur d'un cheval. Mais nous étions dans ce face à face où en vérité les coeurs se tiennent côte à côte.

J'ai ouvert la bouche. Ça allait peut-être tomber à l'eau, ne trouver aucun répondant, simplement se muer en dialogue de sourd. Je le redoutais, mais peu importait. Il fallait que je lui parle et s'il n'avait, lui, rien à dire, rien à demander, ou rien à conseiller c'était son problème. J'allais essayer et si ça ne marchait pas je sortirais.

J'ai commencé mon récit sans intrigue. Sans début, sans fin. Ces choses que j'avais dans la tête. Dans le coeur. Et dans l'estomac. Ces constellations que je n'osais cartographier. Ces quelques questions qui, en ce moment, habitent mon quotidien. Dont je parle souvent, avec plus ou moins d'impudance, et parfois à vide.

Je devais lui en parler, simplement pour pouvoir m'assoir et enfin ne plus les trimballer avec moi. A lui plus qu'à mes amis, tout à coup. Je ne sais toujours pas pourquoi. Peut-être parce que je redoute qu'il parte un jour sans qu'il me connaisse vraiment, sans que je sois parvenu à établir ce lien personnel et chaleureux avec lui. Sans qu'il connaisse de moi mes joies, mes préoccupations, ma manière d'aimer les gens dans la rue, sans avoir pu lui raconter les grands cadeaux du hasard, sans lui dire que je fais des choix parfois douloureux mais dont je connais les raisons. Sans qu'il sache que j'ai confiance en moi, plus que je ne le crois et le laisse entendre. Tout ça.

J'en avais envie, besoin peut-être, pour retrouver le fil de mes empreintes, et parce que je voudrais trouver un espace de repos dans cette vie à cent mille à l'heure. Je lui ai parlé parce que pour avancer, il faut à un moment reconstruire ses racines. Se les réapproprier. Parce qu'aimer c'est faire confiance, et faire confiance c'est parler. C'est ici que j'ai grandi, et ai été aimé à tout jamais. C'est dans cette maison que j'ai vu que les gens comptaient autant que son propre égoïsme, ses joies et ses peines.

Je lui ai parlé pour qu'il trouve, en moi, un fils capable d'avoir une existence faite de peinture, de livres, de rencontres, de mots d'enfance et d'envies  simples. Parce qu'après tout c'est mon père.

Et que c'est à mon tour de devenir son fils.

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02 juillet 2012

13. Ses yeux dorés

Un après-midi de semaine. Un après-midi sous la canicule. La torpeur cloue au sol. Mais sans crier gare, alors que cette journée ne promettait rien, un inconnu dans un bistrot m'a offert un café. Alors sur cette terrasse devant nos tranches de gateaux au chocolat, devant nos cafés, nous avons filé la conversation à deux voix. Sans début, sans queue ni tête, sans présentation. D'ailleurs en y repensant, je m'en rends compte que je n'ai même pas pensé à lui demander son prénom. De lui, je ne connais que deux ou trois détails. Il n'est pas très grand, il a des jolis yeux dorés, il aime les patisseries, il est ingénieur et musicien. Il fréquente le même parc que celui où je vais dès qu'il ait beau. Et il porte des tongs… Sauf qu'à lui les tongs ça va, ça ne fait pas plouc comme aux autres.

Nous nous recroiserons ou pas. Peu importe. Je serai distraitement attentif en marchant dans la rue, en passant dans les parages. En me demandant si lui, de son coté, c'est pareil. Mais peu importe. C'était bien, fluide, et connecté à autre chose que ce bitume qui nous entoure partout. Oui, c'était l'un de ces moments. L'une de ces rencontres qui arrivent par hasard bien qu'il n'existe jamais vraiment. L'une de ces rencontres où le langage se délie avec la facilité des étés méditerranéens, où le regard s'élargit sur un monde nouveau. Bref, j'y ai rien compris, sauf que c'était une chance. D'être là avec lui. A parler comme ça de toute sorte de choses, sans début, sans figure imposée, ni passage obligé.

Quelques jours plus tard, je ne peux m'emêcher de repenser à cet instant. De le raconter à qui veut bien patienter que j'aie fini de déblatérer tous les détails qui l'entourent. J'y repense et je suis attentif en marchant dans la rue en me demandant si lui, de son coté, est aussi attentif.

Mais si j'y repense ce n'est pas uniquement à cause de ses jolis bras. C'est l'enchaînement de la conversation qui revient, m'interpelle. Comme à chaque nouvelle rencontre, j'ai raconté d'où je viens. Que je suis né en Inde, quelque part dans New Dehli sans autre information. Que je suis arrivé ici, et que c'est ici que j'ai été aimé dans la chaleur. Protestante, mais la chaleur avant tout.

L'histoire est rôdée et je sais quoi dire à quel moment. Sans être blasé par ailleurs. Je la raconte parce que je le veux. J'y tiens, pour éclairer mon interlocuteur que dans mon histoire rien de ce qui m'importe et me soulève n'est réellement dû au hasard même si c'est lui qui fait tout. Pour pas qu'on puisse croire à une autre histoire qui est la mienne.

On me demande souvent si j'ai envie de les rechercher. Ma réponse demeure la même évidence: non. Je sais où se tient ma chance, où elle puise ses racines, jour après jour je trouve un peu plus ma place. Il m'a posé ces questions. Alors je lui ai raconté tout ça tout en avalant une énorme tranche de fondant au chocolat. Et moi, je ne lui ai pas demandé son prénom.

Nous sommes repartis chacun de son coté, chacun sous sa canicule. Un autre jour, par hasard, nous nous recroiserons peut-être ou peut-être pas. Mais peu importe ce moment-là était bien. Inespéré, simple comme cul. C'est tout.

Mais s'il y avait quelque chose à leur dire, ce serait du genre : Tout va bien. J'ai de la chance dans la vie, dans mes rencontres. Peut-être que vous veillez sur moi.

Alors un jour, peut-être, par hasard, sous un soleil de plomb ou sous la pluie, je lui demanderai son prénom.

Posté par timju à 01:12 - Commentaires [0] - Permalien [#]